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Pourquoi la lampe Pipistrello est-elle culte ? Décryptage d’une silhouette intemporelle

Loula Tonnellier
octobre 14, 2026
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Lampe Pipistrello iconique de Gae Aulenti allumée sur une console en bois dans un intérieur parisien haussmannien élégant

Conçue en 1965 par l’architecte et designer italienne Gae Aulenti pour le showroom parisien d’Olivetti, la Pipistrello ne ressemble à aucune autre. Plus de soixante ans après son apparition, son profil singulier continue d’occuper le devant de la scène décorative internationale, des appartements haussmanniens feutrés aux lofts contemporains les plus dépouillés.

Pourtant, rien dans son dessin ne relevait de l’évidence à son époque. À contre-courant du fonctionnalisme froid qui dominait alors, cet objet hybride a osé le lyrisme morphologique tout en s’appuyant sur des techniques de fabrication novatrices. Comprendre la fascination durable qu’exerce la Pipistrello, éditée sans discontinuer par Martinelli Luce, impose de regarder au-delà du statut d’icône pour ausculter sa facture, ses paradoxes et son génie structurel.

Le diffuseur en méthacrylate : innovation matérielle des sixties

Au milieu des années 1960, le monde du design traverse une révolution chimique et technique. Les résines synthétiques quittent les ateliers de pointe pour intégrer l’univers domestique. Pour donner corps à la partie supérieure de la Pipistrello, Gae Aulenti se tourne vers le méthacrylate (le polyméthacrylate de méthyle ou PMMA, plus connu sous son appellation commerciale de Plexiglas).

Gros plan détaillé sur le diffuseur blanc opale en méthacrylate thermoformé de la lampe Pipistrello

À l’époque, mouler une pièce d’une telle envergure – 55 centimètres de diamètre – constitue un véritable défi technique. Martinelli Luce, maison fondée à Lucques par Elio Martinelli et déjà spécialiste du travail du méthacrylate, a mis en œuvre des techniques de moulage innovantes pour l’époque afin de galber la matière tout en préservant la qualité de sa diffusion lumineuse.

Le résultat est une corolle opaline d’un seul tenant, rythmée par quatre lobes nervurés :

  • Une diffusion lumineuse homogène : le méthacrylate blanc opale filtre le flux lumineux pour adoucir le rayonnement direct, évitant tout éblouissement.
  • Une matérialité aérienne : malgré ses dimensions généreuses, la tête de la lampe conserve une impression de légèreté visuelle grâce à la translucidité de la matière.
  • Une résistance mécanique accrue : plus résistant aux chocs et nettement plus léger que le verre soufflé traditionnel, le matériau autorise une audace volumétrique inédite pour l’époque.

💡 Bon à savoir : le diffuseur n’est pas collé : il est maintenu au sommet du mât télescopique par un pommeau vissé, laqué dans la même finition que la base. Ce détail discret prolonge la couleur du pied jusqu’au cœur de la corolle et facilite le démontage pour l’entretien.

Le pied télescopique : quand la fonctionnalité devient signature

L’autre coup de maître de Gae Aulenti réside dans la cinématique de l’objet. La Pipistrello n’est ni tout à fait une lampe à poser, ni tout à fait un lampadaire : elle est les deux à la fois.

Le fût central se compose d’un tube télescopique en acier inoxydable satiné qui permet de faire varier la hauteur de la lampe de 66 à 86 centimètres. Cette amplitude de vingt centimètres change radicalement la nature de sa présence dans une pièce. Abaissée, elle concentre son halo sur un guéridon ou une table basse ; déployée, elle projette sa silhouette dans le volume architectural et assume le rôle d’un lampadaire d’appoint près d’une assise basse.

L’ancrage au sol et l’équilibre des masses

Cette mobilité verticale exigeait une stabilité absolue. L’élégance du dispositif repose sur un contrepoint physique :

  1. La base évasée : associant une structure en aluminium laqué et une base en fer, le pied conique agit comme un lest rassurant qui ancre la lampe au sol ou sur le meuble – l’ensemble pèse près de 10 kg.
  2. Le contraste des finitions : l’acier satiné du mât coulissant vient trancher avec la laque du pied, marquant visiblement l’axe mécanique de l’objet.
  3. Le rituel d’ajustement : la manipulation du mât demande un geste franc et physique, transformant un simple réglage d’usage en une véritable interaction tactile avec l’objet.

L’ondulation des ailes : entre Art nouveau et Pop art

En italien, pipistrello signifie chauve-souris. Il suffit d’observer la courbure du diffuseur pour saisir l’évidence de cette analogie animalière : les quatre lobes évoquent immédiatement le déploiement des ailes du chiroptère, la base évasée semblant s’élargir jusqu’aux nervures de la corolle.

Cette inspiration organique n’a rien d’un hasard. Dès la fin des années 1950, Gae Aulenti est associée au courant Neoliberty, une réinterprétation critique de l’Art nouveau (le « Liberty » italien) qui cherchait à réintroduire l’ornement, le symbole et l’histoire dans un paysage architectural alors dominé par le rationalisme d’après-guerre.

L’ondulation des ailes se prête ainsi à une double lecture :

  • L’hommage à la nature (Art nouveau) : les courbes sinueuses reprennent le vocabulaire végétal et animal des maîtres du début du XXe siècle, réhabilitant la sensualité de la ligne.
  • L’énergie formelle des sixties : on peut aussi y lire, dans le traitement synthétique et presque graphique des volumes, un écho à l’esthétique pop et au goût de l’époque pour les plastiques.

En mariant ces deux univers, la Pipistrello a dépassé la simple citation historique pour forger un archétype visuel immédiatement identifiable.

Un caméléon visuel adapté à toutes les époques

La longévité d’un luminaire se mesure à sa capacité à traverser les modes sans devenir anachronique. Depuis 1965, la Pipistrello a côtoyé les moquettes murales des années 1970, le minimalisme radical des années 1990 et les ambiances éclectiques contemporaines, sans jamais perdre de sa pertinence.

Cette adaptabilité découle directement de son équilibre formel. Face à des moulures anciennes, sa modernité géométrique crée une rupture noble et dynamique. Au cœur d’un intérieur contemporain aux lignes strictes, ses rondeurs organiques apportent la touche de chaleur et de mouvement qui humanise l’espace.

📌 À retenir : pour accompagner l’évolution des modes de vie, Martinelli Luce a progressivement enrichi la gamme sans jamais altérer le tracé originel.

  • Déclinaisons de finitions : au brun foncé d’origine (testa di moro) se sont ajoutés au fil des ans le blanc, le noir, le rouge pourpre, le titane, l’aluminium satiné, le cuivre, le laiton satiné ou encore le vert agave.
  • Variations d’échelle : la Pipistrello Med, lancée en 2017 (40 cm de diamètre, hauteur réglable de 50 à 62 cm), et la Minipipistrello (35 cm de haut pour 27 cm de diamètre) permettent d’intégrer cette présence sculpturale sur un bureau ou une table de chevet. Sur la version Mini, le mât est fixe : la forme est conservée, mais pas le mouvement télescopique.
  • Technologie nomade : la Minipipistrello Cordless, rechargeable sur batterie et dotée d’un variateur tactile, libère la lampe de la contrainte des prises de courant. Les modèles actuels sont par ailleurs équipés de sources LED à intensité variable.

Ce que la Pipistrello a changé dans l’éclairage domestique

La Pipistrello n’est pas née dans le vide. Les années 1950 et le début des années 1960 avaient déjà vu apparaître des luminaires audacieux : la suspension Artichoke de Poul Henningsen au Danemark (1958), les créations de Gino Sarfatti ou l’Arco d’Achille et Pier Giacomo Castiglioni (1962) en Italie. Avec la lampe de Gae Aulenti, ces deux pièces forment un trio souvent cité comme fondateur, et il est passionnant de voir ce que chacune de ces trois lampes a apporté à l’histoire du design. Mais dans la plupart des foyers, l’éclairage restait encore pensé selon une logique largement utilitaire : un plafonnier pour voir clair, une lampe de chevet pour lire, une liseuse pour le travail manuel.

Avec la Pipistrello, Gae Aulenti a contribué à installer l’idée de la lumière comme matière architecturale vivante :

  • La primauté de l’atmosphère : la Pipistrello ne cherche pas à éclairer toute une pièce de manière uniforme ; elle génère un îlot d’intimité, une nappe lumineuse enveloppante qui hiérarchise les volumes d’une pièce à vivre.
  • Le statut d’objet-sculpture : même éteinte en plein jour, sa présence spatiale meuble le regard. Elle fonctionne comme un point focal décoratif, au même titre qu’un tableau ou qu’un bronze posé sur un meuble d’appui.
  • Une signature féminine rare : dans une scène du design italien alors dominée par les figures masculines, Gae Aulenti a imposé une écriture puissante et poétique, contribuant à rendre plus visible la place des femmes dans l’architecture et le design européens.

Le succès continu de la Pipistrello ne relève en rien de la nostalgie décorative. En conjuguant une prouesse plastique industrielle, une mécanique ingénieuse et une silhouette issue du monde vivant, Gae Aulenti a atteint ce point d’équilibre rarissime où l’objet industriel transcende son époque pour devenir un classique intemporel de l’art de vivre.

Sources

ecrit par

Loula Tonnellier

Étudiante en deuxième année de Bachelor Luxe – Commerce et Marketing à l'ESG Luxe de Rennes et titulaire de l'Inside LVMH Certificate, Loula Tonnellier s'intéresse à l'histoire des grandes maisons et aux objets qui ont marqué l'univers du luxe. Sur Si les Objets pouvaient parler, elle explore les créations iconiques, les savoir-faire et les anecdotes qui se cachent derrière les plus belles légendes du luxe.

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